28 March 2010

Open letter to the President of the Eurogroup about the Greek Crisis

For my French speaking readers (but not exclusively!), I post a copy of an open letter about Greece I wrote Wednesday to Jean-Claude Juncker, Prime Minister of Luxembourg and President of the Eurogroup, before Thursday's summit in Brussels. It was published in the "Luxemburger Wort" (the Local New York Time or Daily Telegraph) on Saturday.

"Lettre ouverte au Président de l’Eurogroupe à propos de la Grèce
Monsieur le Président,

La crise financière, puis économique, et probablement bientôt sociale, qui a débuté en août 2007, et non en septembre 2008 comme cela est communément admis, a atteint une nouvelle dimension depuis quelques mois puisqu’elle met en lumière la possible faillite d’un Etat souverain d’un pays membre de l’Union Européenne, la Grèce.

Chercher dans les « spéculateurs » des boucs-émissaires est facile et permet de détourner l’attention des peuples européens sur les véritables causes de cette crise. Les éluder et refuser d’en analyser les conséquences ne résoudra en rien les importants problèmes que traverse la Grèce mais nous préparera, nous Européens, à des lendemains encore plus douloureux, conséquence d’expédients. De même, si les « spéculateurs » ont tiré avantage de la crise financière, ils n’en sont en rien à l’origine. Celle-ci est la conséquence d’un surendettement des Etats, des ménages et des banques, résultat d’une politique monétaire laxiste depuis une vingtaine d’années, politique rendue possible par les effets déflationnistes induits par les délocalisations, une défaillance des autorités de contrôle, une absence d’administrateurs réellement indépendants aux conseils d’administration et une réglementation inadéquate y compris en ce qui concerne les ratios de solvabilité des banques.

La responsabilité de la situation grecque est en effet triple.

Premièrement, un Etat qui a manipulé les chiffres de ses comptes nationaux afin de rejoindre l’Euro en 2001 après avoir été recalé en 1998, ce qui est connu depuis plusieurs années. Les faits démontrent que cette manipulation a perduré. Le premier responsable est donc la Grèce qui a préféré, par facilité, camoufler la réalité plutôt qu’entreprendre des réformes en profondeur qui auraient dû améliorer sa compétitivité et sa solidité.

Deuxièmement, la façon dont l’Europe s’est construite et en particulier l’Euro. On a choisi de sacrifier l’efficacité et une construction solide de l’Europe, certainement moins rapide mais durable, à un projet européen dont la seule dynamique devenait un objectif en lui-même.

Troisièmement, le Traité de Maastricht avait pour objectif de créer une zone de prospérité, en facilitant les échanges et améliorant la compétitivité, la pierre angulaire étant le respect de critères de convergence. Or aucune sanction suffisamment dissuasive n’a accompagné ce Traité ou n’a été mise en œuvre. De nombreux pays ont bafoué ces critères, la France n’étant pas des moindre, sans aucune conséquence pour ces Etats. Ce qui devait conduire à une convergence s’est au contraire traduit par une divergence que la crise actuelle met en exergue. La raison en est assez simple: c’est la dilution des responsabilités au sein de l’Euro. Tout comme pour les ménages et les entreprises, l’absence de responsabilisation conduit soit à l’assistanat, soit à la faillite, soit aux deux.

On peut être solidaire d’une fourmi qui a des difficultés dues à un choc exogène, pas d’une cigale qui chante tout l’été et se trouve fort dépourvue lorsque l’hiver est venu.

Les « spéculateurs » n’ont été que le révélateur d’une réalité que ni la Commission Européenne, ni Eurostat, ni l’Eurogroupe, ni la BCE ni aucun autre organe européen n’a perçu. Que s’est-il passé à l’ encontre de la Grèce depuis qu’en 2004 Eurostat s’est aperçu de cette manipulation? Rien, ou du moins rien de tangible puisque la Grèce a continué.

Le malaise actuel a au moins l’avantage de souligner que les prémices de la construction de l’euro étaient viciés: soit il fallait que le Pacte de Stabilité énonce des sanctions suffisamment dissuasives allant pourquoi pas jusqu’à l’exclusion de la monnaie unique ou la mise sous tutelle de l’Etat qui n’aurait pas respecté les critères après une procédure et selon un calendrier établis en toute transparence, soit une intégration fiscale et sociale qui engendrerait une perte de souveraineté.

Contrairement à ce que je lis et j’entends ces dernières semaines, l’intervention du FMI (ce que j’ai préconisé sur mon blog il y a quelques semaines de cela – laissons les ego de côté et mutualisons le coût), n’aurait pas de conséquence négative sur la construction européenne mais au contraire la renforcerait à long terme en démontrant qu’elle a des fondations sérieuses et solides. On ne peut élaborer un projet commun viable dans la durée sur des fondements à géométrie variable en fonction d’intérêts particuliers ou à court terme, sinon on fait exactement comme les banques tellement décriées. Je crois à la vertu de l’exemple.

Sauver la Grèce par des garanties ou prêts bilatéraux ou tout autre système qui engagerait l’argent public, et donc celui des contribuables européens, serait non seulement immoral et injuste mais également inefficace, outre que je m’interroge sur leur légalité au regard des traités européens (la justification d’une telle intervention de la part de Vitor Contâncio, membre du conseil des Gouverneurs de la BCE, devant le Parlement Européen mardi était facile à démonter): immoral car cela reviendrait à aider un dissimulateur, injuste car cela reviendrait à ce que des pays comme l’Allemagne qui ont entrepris des réformes subsidient la Grèce qui n’a pas fait d’effort, et inefficace car le nœud du problème est dans le « one-fits-all » qui, en l’absence de réels efforts de convergence, ne fonctionne pas sans perte de souveraineté sur les politiques fiscales et sociales. Je trouve par ailleurs pour le moins cocasse que la France reproche à l’Allemagne de trop exporter et donc d’être trop compétitive ! Il est vrai que la France a de quoi préférer une solution « européenne » car après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie, la France est la suivante sur la liste avec la Belgique. La solution proposée par la France et la Commission a surtout pour objectif de protéger leurs propres intérêts au détriment d’une construction commune de l’Europe.

La première conséquence immédiate des discussions des deniers jours concernant le sauvetage de la Grèce est une baisse de l’Euro, et alors ? Nous vivons dans un monde ouvert où les monnaies sont manipulées par les Etats au mieux de leurs intérêts, qu’il s’agisse d’une dévaluation compétitive ou bien d’une réévaluation « contrôlée ». Il est d’ailleurs à ce sujet dommageable que la BCE ait vendu une partie des réserves d’or apportées par les divers Etats de la zone euro lors de sa constitution, le seul étalon qui à long terme a conservé sa valeur ; il est également significatif à cet égard que les USA n’ont procédé à aucune vente et les pays dit émergents ont très sensiblement accru leurs réserves.

La deuxième conséquence est un renchérissement du coût de financement des Etats peu vertueux et qu’y a-t-il d’anormal? En quoi la Grèce, le Portugal ou l’Espagne devraient-ils se financer au même taux que la Hollande ou l’Allemagne? La seule échappatoire à l’austérité budgétaire c’est l’inflation qui aurait des conséquences encore plus néfastes à long terme bien que moins douloureuses à court terme.

Les économies européennes, et encore plus les USA, ont trop longtemps vécu sous les stéroïdes de l’endettement qui a masqué la divergence évoquée plus haut. Une cure d’austérité et de profondes réformes sont inévitables; elles se traduiront notamment par une baisse du niveau de vie des populations concernées, mais c’est le prix à payer pour sauver l’avenir de nos enfants et petits-enfants, et celui de l’Europe.

Ne voyez dans cette lettre ouverte, Monsieur le Président, que l’opinion d’un européen convaincu que seule une construction fondée sur des critères non seulement acceptés, mais également respectés par tous permettra d’assurer le bien-être des européens: c’est le principe de base de la vie en communauté. Je conclurai en citant Friedrich A. Hayek: «La liberté ne peut être sauvegardée qu’en suivant des principes et on la détruit en ne se servant que d’expédients».

Je vous remercie, Monsieur le Président, d’avoir pris quelques minutes pour lire cette lettre ouverte.

Pascal Morin, Ph. D.
Markets & Beyond
http://marketsandbeyond.blogspot.com/

24/03/2010"